Corine Chailleux, 25 ans d’engagement municipal à Druye (Indre-et-Loire), tire sa révérence en 2026. Entre reconversion professionnelle incertaine, charge de travail explosive et déficit de relève, elle incarne les dilemmes d’une fonction devenue usante.

Vous achevez votre deuxième mandat de maire. Pourquoi ne pas vous représenter ?

Corine Chailleux. Après 25 ans d’engagement, quatre mandats dont deux comme maire, j’estime qu’il est temps de passer le relais. La société a beaucoup évolué, et je sens parfois un décalage avec les préoccupations actuelles. Mais surtout, ce mandat 2020-2026 a été particulièrement éprouvant. On a enchaîné la crise Covid, où les maires étaient en première ligne sans aucune préparation, puis l’inflation qui a fait exploser nos budgets de fonctionnement, les factures d’énergie, le coût des travaux. On gère des crises permanentes. Au bout d’un moment, ça use.

L’enquête AMF-CEVIPOF révèle que 79 % des maires qui renoncent invoquent le besoin de retrouver un équilibre personnel. Cela vous parle ?

C.C. Totalement. On ne mesure pas à quel point ce mandat est devenu chronophage. Ce n’est plus comme avant, où le maire passait une fois le soir en débauchant pour signer quelques papiers. Moi, j’y consacre au moins 25 heures par semaine et je suis dans une commune de 1 000 habitants. Dans les plus grandes, c’est pire. Si vous avez un travail à côté, c’est difficilement tenable. Pour les femmes avec des enfants en bas âge, c’est encore plus compliqué : quand j’allais solliciter des candidates, on me répondait invariablement « mes enfants sont trop jeunes » ou « ma vie professionnelle ne me le permet pas ». On leur demande de tout concilier sans rien leur offrir en retour.

Vous êtes en détachement de la fonction publique hospitalière. Concrètement, que se passe-t-il pour vous après 2026 ?

C.C. Il me reste deux ans avant la retraite, et je vais devoir reprendre un poste. Sauf que rien ne me garantit d’en trouver un rapidement après les élections. J’ai mis ma carrière entre parenthèses pendant des années pour servir ma commune, et je me retrouve dans l’incertitude la plus totale. C’est le nœud du problème : on demande aux gens de s’engager corps et âme, mais on ne sécurise pas leur avenir professionnel. Tant qu’il n’y aura pas de véritable statut de l’élu avec des droits à la formation, à la reconversion, une vraie protection sociale, les vocations continueront de se tarir. Les discussions avancent au Sénat, mais il faut que l’Assemblée suive. C’est une urgence démocratique.

L’étude révèle un « âge pivot » autour de 65 ans : au-delà, les maires renoncent plus facilement. Comment l’expliquez-vous ?

C.C. L’exercice du mandat est devenu physiquement et mentalement épuisant. Les réunions le soir, les week-ends mobilisés, les sollicitations permanentes des administrés, y compris par SMS à toute heure. Passé un certain âge, le corps ne suit plus. Et puis il y a la complexité administrative qui ne cesse de croître : les normes, les appels d’offres, les dossiers de subvention… Avant, un maire rural pouvait s’appuyer sur son bon sens. Aujourd’hui, il faut des compétences juridiques, financières, techniques. Ceux qui arrivent à la retraite se disent légitimement qu’ils ont donné assez.

L’enquête montre aussi que le climat au sein du conseil municipal pèse lourd : 62 % des maires dont les conseils sont « très pacifiques » veulent repartir, contre 46 % quand ils sont jugés « agressifs ». Qu’en est-il pour vous ?

C.C. J’ai la chance d’avoir un conseil municipal apaisé, et ça compte énormément. Mais je connais des collègues pour qui chaque séance est un calvaire : des oppositions systématiques, des attaques personnelles, parfois même des menaces. La montée des incivilités ne s’arrête pas aux portes de la mairie. Quand vous êtes insulté par des administrés mécontents d’une décision d’urbanisme ou d’un refus de permis, quand on vous attend à la sortie du conseil pour vous invectiver, ça finit par peser. Certains maires n’osent plus sortir dans leur propre commune. On est loin de l’image du notable respecté d’autrefois.

Vous dites vouloir laisser la place à une génération plus jeune. Mais qui se présente aujourd’hui ?

C.C. C’est tout le paradoxe. On voudrait du renouvellement, des profils plus jeunes avec des idées dans l’air du temps, mais ce sont majoritairement des personnes en fin de carrière ou retraités qui se portent candidats, parce qu’eux seuls peuvent se le permettre. Un trentenaire avec un CDI et des enfants, comment voulez-vous qu’il dégage 25 heures par semaine pour un mandat ? Sans parler de l’indemnité : dans une commune comme la mienne, elle ne compense absolument pas la perte de revenus si vous réduisez votre temps de travail. Le statut de l’élu, ce n’est pas un privilège qu’on réclame, c’est la condition minimale pour que la démocratie locale survive.

Êtes-vous optimiste pour la succession à Druye ?

C.C. Pour ma commune, je pense qu’une liste se constituera. Les choses devraient se décanter à partir de janvier. Si besoin, je donnerai un coup de main, mais je veux laisser l’équipe prendre son autonomie. En revanche, je suis très inquiète pour d’autres collectivités rurales. Plusieurs collègues m’ont confié vouloir arrêter sans personne pour reprendre derrière. Certaines communes risquent de se retrouver sans candidat. Imaginez : des villages sans maire, gérés par des délégations spéciales nommées par le préfet. C’est un scénario qu’on pensait impossible il y a vingt ans. Aujourd’hui, il devient plausible.

La loi prévoit d’étendre la parité hommes/femmes aux petites communes. Bonne nouvelle ?

C.C. Sur le principe, absolument. J’ai toujours cherché à constituer des listes paritaires, même avant que ce soit obligatoire. Mais dans les communes rurales, le vivier est restreint. Quand vous avez déjà du mal à trouver onze personnes motivées pour siéger, imposer la parité stricte peut devenir un casse-tête. Ce n’est pas que les femmes ne veulent pas s’engager, c’est qu’on ne leur en donne pas les moyens. Encore une fois, tout revient au statut : sans garde d’enfants facilitée, sans aménagement du temps de travail reconnu par les employeurs, sans filet de sécurité pour la carrière, la parité restera un vœu pieux.

Vos projets sont-ils en péril avec votre départ ?

C.C. Non, parce que j’ai été stratégique. Un seul mandat ne suffit jamais pour mener à terme des projets structurants, il en faut au moins deux. J’ai eu la chance de lancer mon dernier grand chantier, la réhabilitation de la salle polyvalente, avant de partir. Les travaux ont démarré en octobre. Je n’inaugurerai pas la salle, mais elle est sur les rails. Et puis, c’est aussi ça la démocratie locale : d’autres viendront avec d’autres priorités, d’autres visions. Ce ne seront peut-être pas les projets que j’avais en tête, et c’est très bien ainsi.

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