Cinq jours après le cambriolage de la galerie d’Apollon, le musée du Louvre a rouvert ses portes. Sous la pyramide de verre, la foule afflue comme à l’ordinaire. Peut-être même davantage. Entre curiosité morbide et business as usual, le plus grand musée du monde tente de faire oublier ses failles de sécurité.
La pyramide de verre découpe le ciel d’octobre en triangles nets. Sous elle, le hall Napoléon pulse d’une agitation sourde. Touristes américains en baskets blanches, couples qui consultent des plans froissés, groupes scolaires en rangs flottants. Rien ne semble avoir changé. Peut-être même y a-t-il plus de monde qu’à l’ordinaire, cinq jours après que quatre hommes ont utilisé un camion monte-charge pour vider huit vitrines de la galerie d’Apollon. Les curieux sont venus.
À l’entrée, les agents d’accueil scrutent les flux. « Sur les postes sensibles, il y a plus de personnel », confie l’un d’eux. Les agents de sécurité privée, eux, ont reçu des consignes strictes. L’un d’eux, bras croisés près d’un portique, détourne le regard dès qu’on prononce le mot « vol ». « C’est un sujet sensible, on nous a bien briefé là-dessus. » Pas un mot de plus. Le silence fait partie du dispositif.
« On passe pour des idiots »
Sur le parvis, des touristes asiatiques prennent des selfies devant la pyramide. Un groupe d’Italiens débat de l’itinéraire à suivre une fois à l’intérieur. Deux adolescentes françaises mangent des sandwiches sur un muret. La vie du musée continue, identique en apparence. Pourtant, quelque chose flotte dans l’air. Une curiosité morbide, peut-être, ou simplement l’attraction magnétique du scandale. Parmi la foule, les trois quarts sont étrangers et pour les deux tiers d’entre eux, c’est la première fois. Le vol n’a rien changé à cela. Il l’a peut-être même renforcé.
Dans la file qui serpente vers les contrôles, un couple attend. Lui, Français, la cinquantaine, mains dans les poches. Elle, Russe, châle noué sur les épaules. Ils étaient devant leur télévision dimanche matin quand les images ont commencé à tourner en boucle. « J’étais stupéfait, raconte l’homme. Je pensais que c’était pas possible. On est resté collés au poste. » Il secoue la tête, un sourire amer aux lèvres. « On est venu parce qu’il y avait eu ça, on était curieux. C’est sûr que ça attire les badauds. » Le collier de saphirs de la reine Marie-Amélie, huit pierres, 631 diamants, et celui en émeraudes de l’impératrice Marie-Louise, 32 émeraudes, 1 138 diamants, tournaient en boucle sur toutes les chaînes. « Le monde entier nous a regardés. On passe pour des idiots. » Il veut dire : la France. « Ça représente bien le bordel que c’est, ce pays. En plus, ils ne les ont pas encore rattrapés. »
Sa femme acquiesce, plus grave. « Impressionnant. En Russie, ce ne serait jamais arrivé. C’était partout à la télévision russe. » Elle marque une pause, regarde la foule qui avance par à-coups vers les détecteurs. « C’est dommage, parce qu’on ne pourra jamais les voir. Les gens ont tendance à toujours aller vers les mêmes œuvres. C’est une fois qu’elles ont été volées qu’on se rend compte à quel point c’est dommage qu’on ait jamais posé nos yeux dessus. » Derrière eux, une famille chypriote photographie la pyramide. La mère, visage fermé : « C’est triste. Inattendu. » La petite fille, sept ou huit ans, se serre contre elle. « Elle a pleuré parce qu’elle pensait que la Joconde avait été volée », explique le père, qui balaie du regard le hall bondé, les sacs qui s’ouvrent pour les contrôles, les détecteurs qui bipent. « J’ai eu l’impression que le vol a été plutôt facile. »
« Un retard considérable et persistant »
L’enquête pour « vol en bande organisée » piétine. Les quatre malfaiteurs courent toujours. Et depuis lundi, on sait que seulement 138 caméras supplémentaires ont été installées depuis 2019 dans tout le musée, malgré un budget annuel de 323 millions d’euros. À peine plus d’un tiers des salles ont au minimum une caméra. Dans le secteur Richelieu, le plus vaste, trois quarts des salles en sont dépourvues. La Cour des comptes parle d’« un retard à la fois considérable et persistant » et regrette « cette tendance à faire du lancement des travaux une variable d’ajustement budgétaire ». Face aux critiques, la présidence du musée a publié un communiqué sur le projet Louvre – Nouvelle Renaissance qui « prévoit un renforcement de la sécurité ». Formule lisse. Promesse à venir.
Le Louvre a une histoire mouvementée. En 1911, Vincenzo Peruggia, un vitrier italien employé du musée, avait décroché la Joconde pour la cacher sous son lit pendant deux ans. L’épée de Charles X, volée en 1976 dans la galerie d’Apollon, la même où dimanche les vitrines ont été fracturées, n’a jamais été retrouvée. Ni « Le chemin de Sèvres » de Corot, disparu en 1998 en pleine journée. Le couple franco-russe finit par franchir les portiques et disparaître dans les entrailles du musée. La famille chypriote aussi. D’autres les remplacent aussitôt, touristes allemands, étudiants espagnols, retraités américains. Le flux ne tarit pas.
La file s’étire, se contracte, avance par vagues successives. Les agents d’accueil restent à leur poste, impassibles. Certains répondent aux questions en anglais, d’autres orientent les groupes vers les bons ascenseurs. Personne ne parle du vol. Ou plutôt : tout le monde y pense, mais peu osent poser la question directement. La pyramide découpe toujours le ciel en triangles. Sous le verre, la foule continue de tourner, indifférente ou fascinée, venue voir ce qui reste quand tout a disparu.