Dans un contexte d’augmentation des cambriolages en 2023, notamment dans les quartiers huppés de l’ouest de la région parisienne, deux jeunes comparaissent pour un cambriolage à Saint-Cloud. Derrière leurs visages juvéniles se cache un réseau organisé qui recrute des mineurs pour piller les beaux quartiers.

Plus de 100 adresses. Rue de la Ferme, avenue de Longchamp, boulevard Maurice Barrès… C’est ce qu’ont découvert les policiers dans le téléphone de Yannick B., 19 ans, lors de son arrestation en flagrant délit à Saint-Cloud. Un répertoire méthodique de propriétés cossues dans l’ouest parisien. Trop conséquent, trop ciblé pour avoir été constitué par deux adolescents.

Dans la cour des grands

Les prévenus prennent place, l’air nonchalant et le pas traînant au banc des accusés. Killian K. et Yannick B., deux jeunes de 19 ans sont jugés dans la 23ᵉ chambre correctionnelle, celle des comparutions immédiates. Les murs sont d’un blanc terne, éclairés par une lumière froide qui accentue l’atmosphère pesante qui règne dans la pièce. L’intérieur de la salle contraste vivement avec l’image traditionnelle d’un tribunal. Un revêtement de sol en PVC remplace le parquet en bois. Le vieux chêne composant habituellement les boiseries, estrades, bancs et pupitres est substitué par du bois pâle et générique tout juste sorti d’usine. La salle est située au sein du nouveau Tribunal de Justice de Paris, ce bâtiment imposant en verre et en acier inauguré en 2020.

Les deux prévenus se tiennent debout devant le tribunal, leurs visages jeunes et fatigués trahissent une certaine appréhension. Leurs vêtements, un mélange de pulls délavés et de jeans usés, contrastent avec le formalisme de la salle. Leurs regards évitent celui de la présidente, fixant plutôt le sol avec une intensité nerveuse.

Pendant ce temps, la présidente, une femme d’âge moyen au visage impassible, mais aux yeux perçants, déroule la liste des chefs d’accusations d’une voix ferme. L’air est chargé de tension, les minutes semblent devenir des heures : rébellion, refus de remettre aux autorités judiciaires la convention secrète de déchiffrement d’un moyen de cryptologie, usage illicite de stupéfiants, violence sur un fonctionnaire de la police nationale, vol par effraction dans un local d’habitation.

Yannick, Killian et un troisième compère, absent car mineur, ont cambriolé un appartement à Saint-Cloud. La valeur totale des biens volés, dont une grande partie a été retrouvée, est estimée à 15 000 euros. Mais ce n’est pas tant le butin qui intéresse le tribunal ce jour-là. C’est le téléphone de Yannick. Et ces fameuses 100 adresses.

« Vous ne voulez pas le dire, mais vous le savez »

Les trois cambrioleurs ont ouvert la serrure de l’appartement avec un tournevis et un marteau pour s’y introduire. Lorsque la police les a pris en flagrant délit, ils ont tenté de fuir. Killian s’est battu avec un policier avant de se faire maîtriser. Yannick, lui, s’est enfui en courant, claquant les portes sur les forces de l’ordre pour mettre de la distance avec eux. Une voiture va le renverser, stoppant ainsi sa fuite.

C’est lors de sa garde à vue que tout bascule. Yannick refuse d’abord de remettre ses codes de téléphone aux policiers, puis finit par accepter de déverrouiller lui-même l’appareil. À l’intérieur, les enquêteurs découvrent un trésor d’informations : plus de 100 adresses soigneusement répertoriées dans ses notes. Un carnet d’adresses que ses deux amis et lui n’ont pas pu se constituer seuls.

La présidente revient longuement sur ce point durant l’audience. Elle l’interroge sur la provenance de ces centaines d’adresses. Yannick prétend qu’il ne sait pas. Elle lui rétorque, le regard acéré : « Vous ne voulez pas le dire, mais vous le savez. »

Le silence de Yannick en dit long. Derrière ce cambriolage qui semble banal se cache un réseau bien plus vaste, une organisation qui fournit les cibles à des exécutants jetables.

Des gamins formatés par le système

Killian, lui, se mure dans le silence ou peine à formuler d’une voix faible des réponses monosyllabiques. « Je reconnais les faits », admet-il. Elle lui réplique : « Il est difficile de ne pas les reconnaître, en même temps. » Les questions se succèdent et les réponses sont succinctes. « Pourquoi avez-vous tenté de fuir ? » demande-t-elle. « J’avais peur », répond-il. « L’appartement était sens dessus dessous. Comprenez-vous que la propriétaire était en état de choc ensuite ? » interroge la présidente. « Je comprends, je suis désolé », répond-il.

La présidente insiste : « Qu’entendez-vous par « je comprends » ? » Killian se rapproche du micro, prend une inspiration, ouvre la bouche, mais aucun son ne sort. Cette incapacité à s’exprimer, cette absence totale de recul sur ses actes, c’est précisément ce que recherchent ceux qui recrutent ces jeunes.

Yannick, plus loquace, reconnaît également les faits à son tour. À la liste des accusations s’ajoute la consommation de cannabis. C’est sur ce point que la présidente choisit de l’interroger en premier. « Je ne vous connais pas, mais j’ai l’impression, en lisant les rapports, que depuis que vous avez arrêté le cannabis, vous vous sentez mieux dans votre peau », remarque-t-elle. « Oui, je me sens mieux, ça fait deux semaines que je suis suivi par une association pour arrêter de fumer », répond-il.

En ce qui concerne le cambriolage, Yannick s’explique : « Je suis auto-entrepreneur, je fais des livraisons. Mon scooter a cessé de fonctionner, j’avais besoin d’argent et j’ai choisi la facilité. » La facilité. Le mot résonne dans la salle d’audience. C’est exactement le discours qu’on leur tient quand on les recrute.

Un réseau qui prospère sur l’insouciance

Les statistiques du ministère de l’Intérieur révèlent une augmentation de 3 % des plaintes pour cambriolages en 2023, et les cas de vols dans les propriétés de luxe de l’ouest de Paris se multiplient. C’est ce que rappelle l’avocate de Killian à la présidente : « Dans le contexte des nombreux cambriolages survenus en 2023, celui-ci s’inscrit dans un réseau plus large. »

Elle souligne ensuite le caractère improbable de jeunes ayant accès à un carnet d’adresses aussi conséquent : « Ce sont juste des gamins paumés, qui sont incapables de s’exprimer devant vous. Il est improbable qu’ils puissent constituer une liste d’une telle envergure. »

Dans ce réseau, ce business du cambriolage, les jeunes des quartiers sont recrutés très tôt. Yannick et Killian ont déjà un casier judiciaire avec des affaires similaires datant de quand ils étaient mineurs. Cependant, cette affaire est plus qu’une récidive, ils seront à présent jugés pour de vrai. « Je sais, c’est impressionnant de se retrouver dans la cour des grands cette fois », leur dit très directement la juge au cours du procès.

L’avocate souligne par la suite à la présidente cette insouciance et cette inconscience qui caractérisent ces jeunes qu’on vient chercher et qu’on formate pour les recruter dans ces réseaux. « On leur dit que ce n’est pas grave, qu’ils ne risquent rien et que rien ne va leur arriver. » On leur fournit les adresses, on leur promet de l’argent facile. Et quand ils se font prendre, ce sont eux qui tombent. Jamais les donneurs d’ordres.

La mine d’or des réseaux sociaux

En dehors de l’audience, l’avocate exprime une préoccupation quant à l’impact des réseaux sociaux sur la facilitation des cambriolages. Elle souligne que les plateformes de médias sociaux offrent une mine d’informations précieuse pour constituer ces fameuses listes d’adresses.

« Les réseaux sociaux permettent de faciliter ces cambriolages », confie-t-elle. « Les gens partagent tant d’aspects de leur vie en ligne, sans se rendre compte que cela peut fournir aux cambrioleurs des informations précieuses sur leurs habitudes, leurs biens et leurs absences. C’est vraiment une mine d’informations facilement accessible. »

Photos de vacances géolocalisées, stories montrant l’intérieur cossu d’un appartement, check-in dans des lieux huppés… Les têtes de réseau n’ont plus qu’à compiler ces données et les transmettre à leurs petites mains. Le refus initial de Yannick de livrer ses codes prend alors tout son sens : ce n’était pas son téléphone qu’il protégeait, mais le réseau.

La peur de créer des criminels

L’avocate de Yannick prend la parole pour la défense. Elle souligne que son client est « une personne non violente ». Il est surtout un « jeune qui avait peur », qui n’avait « à aucun moment l’intention de blesser un policier » et qui ne pensait qu’à une seule chose à ce moment présent : « fuir ». Elle ajoute que « cela ne pèse peut-être pas législativement, mais c’est important de prendre en compte la personne qu’il est quand vous rendrez votre jugement ». Elle insiste : « Yannick est un jeune qui aurait pu s’en sortir, mais qui n’en a pas eu les moyens. »

Après le procès, dans les couloirs du tribunal, l’avocate se confie : « En les envoyant en prison, on risque de transformer de simples délinquants en véritables criminels à leur libération. » C’est tout le paradoxe de ces affaires : ces jeunes sont à la fois coupables et victimes d’un système qui les broie, des fusibles d’une organisation qui leur survivra.

Malgré la gravité de leurs actes, leur nombre et leurs récidives, les avocates plaident toutes deux pour des peines de moins d’un an de prison ferme, afin de permettre un aménagement de peine. Cela leur offre la possibilité d’éviter la détention en échange de mesures alternatives telles que le port du bracelet électronique, la semi-liberté ou le placement à l’extérieur.

« J’aimerais pouvoir vous accorder ma confiance », confie la présidente au cours du procès. Dans cette salle aux murs blancs et au mobilier générique, cette phrase sonne comme un pari sur l’avenir. Cette marque de confiance, cette dernière chance, est finalement octroyée par les magistrats. Killian est condamné à 8 mois de détention à domicile sous surveillance électronique et à 10 mois de sursis assortis d’une période probatoire de 2 ans. Quant à Yannick, il écope de 12 mois de détention à domicile sous surveillance électronique aménagée avec bracelet et de 12 mois de sursis probatoire.

Killian et Yannick retournent en détention, en attendant que le juge d’application des peines valide leurs aménagements de peine. Cela prendra quelques semaines, peut-être quelques mois. Mais pendant ce temps, quelque part dans l’ouest parisien, une liste d’adresses circule déjà probablement entre d’autres mains juvéniles.

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