À deux pas des puces de Saint-Ouen, à la porte de Montmartre (XVIIIe), un marché clandestin s’étend chaque jour sous le périphérique. Des centaines de vendeurs à la sauvette déploient leurs étals de fortune sur les trottoirs : chaussettes dépareillées, pizzas décongelées et téléphones fêlés à même le trottoir. Bienvenue aux « puces de la misère ».

Le grondement est continu, une respiration mécanique de tôle et de gomme au-dessus des têtes. Sous la lourde dalle de béton du boulevard périphérique, le froid de décembre fige les respirations. Sur le trottoir, Fatou est agenouillée. Ses mains, abîmées par des décennies de ménage dans les beaux immeubles du XVIe arrondissement, lissent méticuleusement les plis d’une bâche noire. Elle y dépose son butin du jour : quelques paires de chaussures pour enfants, des doudounes élimées et un fer à repasser rafistolé avec du chatterton noir.

La Sénégalaise de 58 ans redresse le dos avec une lenteur prudente, séquelle d’une hernie discale qui a mis un terme brutal à sa carrière. « Je ne suis pas une voleuse », lâche-t-elle d’emblée, comme on brandit un bouclier. « Tout ce que je vends, c’est de la récup, les trucs que les gens jettent. » Une pension d’invalidité de 400 euros, un loyer de 600. L’équation est insoluble. Alors, sept jours sur sept, bravant le vent glacial qui s’engouffre sous le pont, Fatou s’installe ici.

À la lisière du périphérique parisien, un marché informel se déploie sur quelques centaines de mètres de trottoir, sept jours sur sept. Des centaines de vendeurs à la sauvette y écoulent vêtements froissés, fruits abîmés et smartphones fêlés. Honni par les riverains, toléré par les autorités faute de mieux, ce marché est aussi un lieu de vie pour ceux que la ville a relégués à ses marges.

Le marché de la porte de Montmartre est une gifle au visage du Paris carte postale. Un coupe-gorge et un refuge. Un lieu de passage, une maison. Quelques centaines de mètres de bitume coincés entre le boulevard Ney et le périphérique, où les effluves de fritures se mêlent à l’odeur d’urine et aux gaz d’échappement. Les draps élimés s’étirent sur toute la longueur de la rue Jean-Henri Fabre, là où le marché s’est retranché depuis que les barrières Vauban ont rendu l’avenue de la Porte-de-Montmartre impraticable.

Fer à repasser rafistolé et pizza décongelée

À quelques mètres de Fatou, l’étal de Driss expose des produits qui auraient davantage leur place dans un frigo que sur le trottoir. Paquets de jambon sous vide, pizzas censées être surgelées, sandwichs Sodebo dont la date de péremption reste à vérifier, yaourts, melon flétri. « Sinon ça part à la poubelle », dit-il. Le risque sanitaire ? Il balaye la question d’un geste. « Les gens savent ce qu’ils achètent ici. »

Plus loin, un homme a aménagé son caddie en café mobile. Thermos de café, chocolat chaud, gâteaux secs, bombe de crème chantilly pour les clients qui veulent « un petit extra ». Il sert dans des gobelets en carton, encaisse dans une sacoche banane élimée, plaisante avec les habitués. Un commerce ambulant dans le commerce ambulant, une économie de la débrouille poussée à son paroxysme.

Dans la cohue, les langues se mêlent : arabe, wolof, roumain, français des banlieues. Une vieille dame en imperméable beige marchande un lot de casseroles avec une détermination féroce. « Dix euros les trois, c’est mon dernier prix. » Le vendeur hésite. « Sept. » Elle ne cille pas. « Huit et je te donne le couvercle. » Marché conclu. Plus loin, deux adolescents examinent des baskets Nike manifestement contrefaites. « Elles sont vraies ? » Le vendeur sourit. « Aussi vraies que toi et moi, mon frère. »

« On se connaît tous ici »

Le fourgon de la brigade de l’environnement remonte lentement la rue. À son passage, personne ne s’enfuit. Quelques vendeurs lèvent la main pour saluer, d’autres lancent des vannes en arabe ou en français. Karim, la quarantaine, casquette de la Ville de Paris vissée sur le crâne, descend du véhicule avec la nonchalance de celui qui a vu ce spectacle mille fois. « On se connaît tous ici. On connaît leurs prénoms, leurs histoires. »

Son collègue Sylvain, enfant du quartier lui aussi, acquiesce en allumant une cigarette. C’est lui qui emploie l’expression : « Les puces de la misère. C’est pas méchant, hein. C’est juste que voilà, c’est pas les puces de Saint-Ouen. C’est la version cheap. La version survie. »

La brigade n’est pas là pour verbaliser, « On laisse ça aux collègues », dit Karim, mais pour constater, signaler, parfois discuter. « Le problème, c’est pas les gens. Le problème, c’est le système. Tu veux faire quoi ? Tu leur confisques leur marchandise, ils reviennent le lendemain avec autre chose. Tu les déplaces, ils s’installent une rue plus loin. » Il désigne du menton les barrières Vauban, quelques dizaines de mètres plus haut. « Ces barrières ont sûrement coûté une blinde à installer mais le marché s’est juste décalé. Maintenant il est là, sous le périph et il continue jusqu’aux puces de Saint-Ouen. »

Les vaubans installés avenue de la Porte de Montmartre

Sylvain écrase sa cigarette et remonte dans le fourgon. Avant de refermer la portière, il glisse : « Moi j’ai grandi ici, dans les années 80-90. C’était déjà le bordel, mais pas pareil. Là, c’est devenu autre chose. C’est la misère du monde entier qui débarque ici. » Il marque une pause. « Après, je dis pas que c’est mal. Je dis juste que c’est triste. »

« Ceux qui n’ont pas connu la faim »

À deux cents mètres de là, il y a le Carré des « Biffins », sous le même périphérique mais séparé par des grilles et un règlement. Créé en 2009, financé par la Ville de Paris, ce dispositif encadre la vente d’objets de récupération. Géré par l’association Aurore, il accueille 100 vendeurs bénéficiant d’un accompagnement social. Ici, les étals sont numérotés, les allées dégagées, les prix affichés.

Benoît Kwamou, 72 ans, s’appuie sur sa canne à l’entrée du marché couvert. Figure historique du quartier, ancien vendeur à la sauvette reconverti en biffin officiel, il observe le ballet avec un mélange de fierté et d’amertume. « Le Carré, c’est bien. C’est propre, c’est légal, on a des droits. Mais dehors, il y en a des centaines qui attendent une place. Et la liste d’attente s’allonge chaque année. » Il désigne le marché informel à travers les grilles. « Ceux-là, c’est pas des criminels. C’est des gens qui crèvent la dalle. Tu crois qu’ils se lèvent à 5 heures du matin pour le plaisir de vendre des chaussettes trouées ? »

Il repense aux réunions tendues entre riverains et vendeurs. « Les habitants étaient furieux. Je les comprends. Mais je leur ai dit : ceux qui n’ont pas connu la faim ne peuvent pas comprendre. On peut pas chasser ces gens. Ils reviendront toujours. Toujours. Parce qu’ils ont pas le choix. »

Il est 20 heures et le marché se vide peu à peu. Les vendeurs replient leurs draps, comptent leurs pièces, chargent leurs caddies. Demain, ils seront là à nouveau. Et la semaine suivante. Et celle d’après. Jusqu’à quand ? Personne ne sait. Le préfet de police a promis aux riverains une nouvelle réunion. La mairie évoque des « pistes de réflexion ». Le marché, lui, continue.

Fatou range son fer à repasser dans son sac en toile. Elle a vendu pour 23 euros aujourd’hui, « une bonne journée ». Dans son dos, le périphérique gronde sans discontinuer. Elle se redresse péniblement, attrape son sac, et disparaît dans la nuit. Demain, elle sera là à nouveau, sa couverture à carreaux sous le bras, ses chaussures d’enfants alignées sur le trottoir. « Je fais pas de mal à personne, dit-elle avant de partir. Je survis. C’est tout. Je survis. »

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