Entre scepticisme et adaptation, à Blois, le mois sans alcool, ou « Dry January », divise les professionnels. Les bars investissent dans les mocktails pendant que certains cavistes doutent de l’impact réel sur leurs ventes.
Article publié sur La Nouvelle République
Wilfried range les dernières bouteilles de Spritz 0% dans le rayon fraîchement balisé « Cocktails 0% » de son magasin V and B situé en zone commerciale blésoise. « L’année dernière, nous étions à +40 % de ventes de sans alcool en janvier et je pense que nous allons dépasser les 50 % cette année. » Depuis que le Dry January s’est installé dans les habitudes françaises, ce caviste de Blois a progressivement transformé son offre.
Le groupe a même créé une filiale spécialisée, « Gueule de Joie », permettant de proposer jusqu’à une centaine de références sans alcool. « C’est une tendance de fond dont on parle beaucoup. Ce n’est d’ailleurs pas plus compliqué de conseiller ces produits : à partir du moment où le produit est bon, il se vend tout seul. »
Dans le centre-ville, derrière les grandes baies vitrées du BloMaid, Orlane observe la même évolution. « En janvier, on remarque que les clients essaient de consommer de manière plus saine, avec des produits plus légers », constate la gérante de ce bar à pâtisseries et cocktails ouvert depuis quatre ans. Sur les tables en marbre blanc, les chocolats viennois cèdent la place aux « pink Energie laté », des boissons végétales moins copieuses.
Le sans alcool, une affaire générationnelle
Coffee shop réconfortant l’hiver, l’établissement mue en bar à cocktails dès les beaux jours. Et c’est précisément l’été que l’essor du mocktail se fait le plus sentir. « On en vend énormément l’après-midi, parfois plus que les cocktails alcoolisés », assure Orlane. Sa clientèle, majoritairement âgée de 25 à 35 ans, s’inscrit dans une tendance nationale : selon l’étude Janover menée en 2025, 29 % des 18-34 ans ont participé au Défi de janvier, contre seulement 15 % des plus de 55 ans.
Au bar/café La Barberie, reconnaissable à ses poteaux de barbier tricolores et son sol en damier noir et blanc, le barman confirme. « Je ne sais pas si c’est un intérêt pour le sans alcool, c’est plus une prise de conscience sur l’alcool », analyse-t-il en préparant un mocktail à base de clémentine, cannelle et gingembre.
Ouvert depuis un peu plus de deux ans, l’établissement a progressivement étoffé son offre de bières sans alcool et de cocktails spéciaux. « Les plus jeunes, ceux de la vingtaine, n’ont plus un gros attrait à boire des bières ou du vin. Ils ne cherchent pas l’alcool absolument. » Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, un adolescent de 17 ans sur cinq n’avait jamais goûté à l’alcool en 2024, contre un sur dix en 2000.
Le scepticisme persiste chez certains cavistes
Chez Au Gré du Vin, Édouard Minot tempère devant ses étagères blanches rétroéclairées qui mettent en valeur des bouteilles de spiritueux haut de gamme. Il propose bien deux vins sans alcool, un blanc, un rosé et un effervescent, mais sans grande conviction. « J’en ai fait rentrer au départ parce qu’ils m’en ont demandé, puis quand ils sont arrivés, ils n’en voulaient plus. C’est un petit peu l’histoire de la tarte au concombre. » Pour ce professionnel, le vin sans alcool reste « plus un rendu de service qu’un fond de commerce ».

Sa lecture du mois de janvier diffère également de celle de Wilfried. « C’est le mois le plus creux de l’année parce que tout le monde s’est fait plaisir sur les fêtes. Mais une fois qu’on a passé la mi-janvier, le rythme reprend un flux plus naturel. » Plutôt qu’une adhésion au Dry January, il observe une « disette » liée aux excès de décembre. « Mes consommateurs sont plutôt éclairés, des amateurs de bons produits, donc ce n’est pas une boisson de tous les jours. » Et quand ses clients évoquent le mois sans alcool, « c’est souvent plus dans l’humour. Ils ne vont pas être là pendant les 15 premiers jours ».
Au Comptoir Irlandais, où s’alignent des centaines de références de whiskies écossais et irlandais derrière des vitrines vert bouteille, François partage ce scepticisme. Le gérant peine à isoler l’effet Dry January de la baisse structurelle qui suit les fêtes. « Est-ce que c’est la cause de la baisse des ventes ? C’est une certitude. Est-ce que c’est le Dry January qui fait le reste ? Je ne suis pas certain. » Dans son magasin spécialisé en spiritueux, tous à 40 degrés minimum, les alternatives légères se limitent à quelques softs, « plutôt une boisson qu’on va voir l’été ou pour accompagner des cocktails ».
Janvier, mois de tous les ajustements
« Comme c’est janvier, c’est forcément le mois le plus calme du commerce », résume le barman de La Barberie, qui ferme d’ailleurs la semaine suivant le Nouvel An, anticipant la fatigue générale. Chez V and B, l’investissement dans le sans alcool compense largement : « Sur l’année complète, nous sommes à environ +30-35 % de ventes de produits sans alcool par rapport à l’année précédée. » Pour Édouard Minot, cette période creuse devient même une opportunité : « Janvier nous permet de refaire le point sur les stocks et de préparer l’année, notamment le printemps 2026 et la saison estivale. » Mais il soupire aussi : « On est le produit plaisir et pas le produit indispensable, donc on est la dernière roue du carrosse », évoquant « une diminution liée au porte-monnaie et au pouvoir d’achat ».
Le phénomène Dry January, lancé au Royaume-Uni en 2013 et arrivé en France en 2020, continue de s’installer dans les habitudes. Selon une enquête Harris Interactive réalisée en décembre, un Français consommateur d’alcool sur deux envisage de participer au défi en 2026. À Blois, les établissements observent cette dynamique avec attention, adaptant leur offre au gré des demandes sans bouleverser leur modèle économique. Car si les jeunes générations boivent différemment, elles continuent de sortir. Et c’est bien là l’essentiel pour ces commerçants qui, bon an mal an, traversent le mois de janvier en attendant le retour des beaux jours.
