Dans le cœur historique de la ville, deux commerçants ont transformé leurs devantures en spectacles féeriques. Derrière les guirlandes et les nounours, il y a aussi une stratégie de survie face à la désertification commerciale.

Article publié sur La Nouvelle République

Au pied des escaliers qui mènent au château, la terrasse du restaurant « Chez Mamie Annie » laisse place à une avalanche de décorations. Une arche de sapin surplombe le portillon, des sucres d’orge géants ponctuent la grille en fer forgé et un bonhomme de neige souriant monte la garde. Thomas Rambour, le dirigeant, observe les passants s’arrêter, dégainer leur téléphone. « Si je devais faire payer chaque photo du décor, je serais millionnaire. » sourit-il.

À quelques rues de là, la vitrine de Rivoire Opticiens offre un spectacle différent mais tout aussi spectaculaire. Deux sapins encadrent un Père Noël assis, entouré d’ours en peluche nichés dans les branches. Un rideau de micro-LED tombe du plafond comme une pluie lumineuse. Aucune paire de lunettes en vue. « L’objectif, c’est de mettre Noël à l’honneur, pas nos produits », explique Gaël, l’opticien qui orchestre cette mise en scène depuis l’ouverture de la boutique, il y a cinq ans.

« Des gens entrent juste pour nous complimenter »

Ces décors ne relèvent pourtant pas du caprice festif. Gaël a investi 2 000 euros dans un mécanisme qui anime ses décorations, réutilisé chaque année. « Je remets une centaine d’euros pour actualiser la vitrine et pouvoir faire naître mes idées. C’est largement rentable en termes d’image ». Le résultat dépasse même parfois ses attentes. « Je suis surpris quand les gens prennent le temps d’entrer dans la boutique uniquement pour complimenter la vitrine. D’autres nous découvrent grâce au décor, ça fait parler de nous. »

La vitrine de Rivoire Opticiens capte l’attention des passants.

Pour Thomas Rambour, l’enjeu est plus vital encore : son restaurant en cours de redressement judiciaire coincé dans un recoin du centre historique a vite fait de se camoufler dans le paysage. Les décorations l’en extraient. L’équipe, réduite à deux personnes, commence à installer les illuminations début novembre. « Ça nous prend un mois, on ne fait pas appel à des professionnels. » Les guirlandes LED limitent la facture d’électricité, les éléments sont réutilisés d’une année sur l’autre. Thomas Rambour a tout de même craqué pour un canon à neige artificielle. « Les gens adorent le voir en marche, ça fait sensation. »

Cette panoplie de lumières s’inscrit dans une histoire familiale, le restaurant rend hommage à la grand-mère de son associé, et « beaucoup de décorations viennent de la maison ». Mais le restaurateur y voit aussi une mission. « C’est une période morose. Noël a un autre goût. Si on peut faire voyager les gens, leur changer les idées, ça nous fait plaisir. Avec les décorations, on crée un cocon. »

Allumer pour résister

Ces efforts individuels prennent tout leur sens face à une réalité brutale. Entre 2004 et 2024, le taux de vacance commerciale dans les centres-villes français a presque doublé, grimpant de 5,94 % à 10,85 % selon Codata. À Blois, dans la rue du Commerce, 14 boutiques sur 70 ont définitivement baissé le rideau. Entre la dégradation du bâti et l’envolée des prix de l’immobilier, estimés à 2 102 €/m² (+ 31 % en 5 ans) par Le Figaro Immobilier, les commerçants sont poussés à la fuite.

Thomas Rambour a tiré les leçons de ce contexte : « Le commerce dans les centres-villes va mal. Décorer les devantures permet de faire vivre la ville, de donner envie de consommer ». Dans la nuit de décembre, les passants s’arrêtent encore devant la vitrine de Rivoire Opticiens, happés par cette pluie de lumière sur la fausse neige. Ils photographient l’arche de Mamie Annie et sourient au bonhomme de neige. Ces images voyagent sur les réseaux sociaux, font exister le centre-ville au-delà de ses rideaux baissés.

Gaël, quant à lui, prépare déjà sa prochaine vitrine. Les nounours reviendront, c’est certain. Le thème reste à définir. En attendant, les cellules commerciales vides rappellent une autre réalité : celle d’un centre-ville qui se vide, boutique après boutique. Les guirlandes de Noël ne suffiront peut-être pas à le sauver. Mais elles prouvent, au moins, qu’il respire encore.


Article publié dans l’édition du 26 décembre 2025 de La Nouvelle République

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