Ces comptes aux millions de vues prétendent vendre des créations artisanales inspirées de l’univers Disney. En réalité, ils revendent des produits AliExpress à prix d’or, volent les vidéos de véritables créateurs et trompent des consommateurs séduits par une image soignée.

Sur TikTok, les vidéos se ressemblent toutes. Une main saisit un escarpin, la lumière fait scintiller les cristaux et une chanson Disney est présente en fond sonore. En légende : « Cendrillon », « Ariel », « Belle ». Les commentaires saluent le travail « artisanal », les liens renvoient vers des boutiques où les produits s’affichent entre 30 et 80 euros. Sauf que ces créations n’ont rien d’artisanal.

Une recherche d’image inversée suffit à identifier l’origine des produits. Ces escarpins de princesse ne sortent pas d’un atelier : ce sont des modèles génériques fabriqués en Chine, vendus sur AliExpress sous des références comme Eilyken Summer Style White PVC Transparent Women Pumps ou Liu Ming 2024 Summer Rhinestone Bling Stiletto Sandals. Le modèle Ariel à 59,95 euros coûte 23,39 euros sur la plateforme chinoise. Le Mulan à 64,95 euros s’y trouve à 17,59 euros. Les talons Jasmine passent de 17,29 euros à 64,95 euros.

DES MARGES ALLANT JUSQU’À 2 000 %

C’est le principe du dropshipping : le vendeur ne possède aucun stock, il se contente de transférer les commandes à un fournisseur, généralement chinois, qui expédie directement au client. La marge se fait sur l’écart de prix et sur la construction d’une image de marque. Ici, cette image repose sur l’univers Disney et sur l’illusion du fait-main.

Si les chaussures affichent des coefficients multiplicateurs de deux à quatres, c’est sur les petits objets que les marges deviennent vertigineuses. The Simplified Girl, le site anglophone de faux artisanat Disney cumulant le plus de vues, vend un verre à cocktail en forme de silhouette féminine pour 26,95 euros. Sur AliExpress, le même article coûte 1,35 euro. La photo utilisée sur le site est d’ailleurs identique à celle de la fiche produit chinoise.

Un verre à champagne orné d’un squelette, baptisé Mother Gothel en référence à la méchante de Raiponce, passe de 2,06 euros sur Alibaba à 40,95 euros, soit une marge d’environ 1 900 %. Des verres à vin Belle ou Diamant, disponibles à 4,53 euros chez les grossistes chinois, sont revendus 40,95 euros.

UNE MICRO-ENTREPRISE DE LIVRAISON DERRIÈRE LA VITRINE

Le site francophone le plus populaire du genre, Talondeverre.com, revendique près de 26 000 abonnés sur TikTok. La loi française impose aux sites commerciaux de publier leurs mentions légales : celles-ci indiquent une adresse au 8 rue du Vercors, à Lyon. Une recherche sur Pappers, qui compile les données publiques du répertoire SIRENE, permet d’identifier le gérant : Dylan Wrobel, 23 ans. Sur les réseaux sociaux de la boutique, pourtant, c’est une femme qui est mise en scène.

8 rue du Vercors à Lyon | Crédit image : © Google Earth

La micro-entreprise a été créée en mars 2022 sous le code NAF 53.20Z, « autres activités de poste et de courrier », la catégorie attribuée aux livreurs de plateformes comme Uber Eats ou Deliveroo. Une activité de commerce en ligne relève normalement du code 47.91, « vente à distance sur catalogue ».

L’explication la plus probable : l’auto-entreprise a d’abord servi à faire de la livraison, avant d’être réutilisée pour lancer la boutique sans mise à jour de l’activité déclarée. Un détail administratif, mais qui traduit le caractère improvisé de l’opération, loin de l’image de l’artisan passionné mise en avant sur les réseaux.

DES VIDÉOS VOLÉES À DE VRAIS CRÉATEURS

L’illusion artisanale ne repose pas seulement sur les noms de princesses et l’esthétique soignée des fiches produits. Ces comptes utilisent également des vidéos de véritables créateurs, détournées sans autorisation. L’extension InVID WeVerify, développée par l’AFP pour la vérification de contenus en ligne, permet d’extraire les images-clés d’une vidéo et de les soumettre à une recherche inversée. Appliquée aux publications du compte The Fabled, elle révèle que plusieurs vidéos proviennent de créateurs indépendants : Liza, une verrière new-yorkaise qui publie son travail sous le pseudonyme nunswookery, ou Amy, alias blum.aris, dont les contenus ont été réutilisés pour promouvoir des produits avec lesquels elle n’a aucun lien.

Le procédé permet d’associer des objets industriels chinois à l’image du savoir-faire artisanal et de justifier des prix sans rapport avec la valeur réelle des produits.

UN RÉSEAU DE COMPTES INTERCHANGEABLES

Talondeverre, The Simplified Girl et The Fabled : rien ne permet de relier ces boutiques les unes aux autres et pourtant elles partagent les mêmes codes esthétiques et le même procédé. Le dropshipping n’est pas illégal en soi, c’est un modèle commercial comme un autre. Ce qui pose problème, c’est l’accumulation de pratiques trompeuses.

Présenter des produits industriels chinois comme des créations artisanales peut constituer une pratique commerciale trompeuse au sens du Code de la consommation, passible de deux ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende. L’utilisation des noms de princesses Disney sans licence expose à des poursuites pour contrefaçon de marque. Le 7 décembre, le compte The Simplified Girl a d’ailleurs retiré toute mention de Disney de ses fiches produits. Quant au vol de vidéos de créateurs, il relève de la contrefaçon de droits d’auteur selon le Code de la propriété intellectuelle.

Pour les acheteurs, la désillusion arrive souvent avec le colis : plusieurs semaines de livraison, qualité en deçà des images et des recours difficiles à faire valoir en cas de problème. En attendant, ces comptes continuent de publier et l’algorithme continue de pousser leurs vidéos vers des millions d’utilisateurs.

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