Alors que les législateurs multiplient les lois sur la réparabilité des appareils électroniques, les chiffres révèlent une réalité bien différente : 88 % des Français changent leur smartphone alors qu’il fonctionne encore. L’obsolescence psychologique, jamais nommée dans les textes de loi, est pourtant le premier moteur du renouvellement.

Le 10 octobre dernier, la Californie a adopté une nouvelle législation obligeant les fabricants d’appareils électroniques à garantir la disponibilité de leurs pièces détachées pendant au moins sept ans pour les produits vendus à plus de 100 dollars. Cette loi, votée par le Parlement californien et promulguée par le gouverneur Gavin Newsom, s’inscrit dans une vague législative qui a déjà touché New York et le Colorado en 2022. Entrée en vigueur en 2024, elle fait figure de symbole : la Californie abrite la Silicon Valley, cœur névralgique de l’industrie technologique mondiale.

Pourtant, ces mesures passent à côté de l’essentiel. Car si l’obsolescence programmée, cette stratégie industrielle visant à réduire délibérément la durée de vie des produits, cristallise l’attention des pouvoirs publics, les données de consommation racontent une tout autre histoire.

Des lois ambitieuses, des résultats mitigés

La France a ouvert la voie dès janvier 2020 avec sa loi anti-gaspillage, qui impose déjà aux fabricants de maintenir disponibles les pièces détachées pendant cinq ans. Trois ans plus tard, le bilan est décevant. Une enquête du Monde menée fin 2022 a démontré qu’il restait extrêmement compliqué de se procurer des pièces détachées Apple, que l’on soit particulier ou réparateur indépendant. Les obstacles persistent : référencement insuffisant, prix dissuasifs, canaux de distribution opaques.

L’efficacité des nouvelles mesures américaines reste donc à démontrer. Si l’arsenal législatif s’étoffe, les changements concrets sur le terrain demeurent marginaux. Et pour cause : ces textes se concentrent sur un problème qui n’est pas celui des consommateurs.

Le vrai visage du renouvellement électronique

Les statistiques brossent un tableau sans équivoque. Selon une étude menée en 2022 par le Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie (CREDOC), un téléviseur sur deux est remplacé alors qu’il fonctionne encore parfaitement. Parmi ces remplacements prématurés, 70 % sont motivés par l’envie d’acquérir un meilleur modèle ou de profiter d’une offre promotionnelle – et non par une panne.

Le cas des smartphones est encore plus révélateur. L’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME) a établi que 88 % des Français renouvellent leur téléphone portable avant qu’il ne présente la moindre défaillance technique. Le cycle moyen de remplacement s’établit à deux ans, alors que la durée de vie moyenne d’un smartphone est estimée à quatre ans. Autrement dit, les appareils sont remplacés à mi-vie, non par nécessité, mais par choix.

L’obsolescence qu’on ne nomme jamais

Cette réalité porte un nom que les textes législatifs évitent soigneusement : l’obsolescence psychologique. Également appelée obsolescence esthétique, culturelle ou effet de mode, elle désigne le phénomène par lequel un produit fonctionnel est perçu comme dépassé, indésirable ou inadapté, non en raison de ses performances techniques, mais à cause de l’évolution des tendances, des normes sociales et des stratégies marketing.

Les fabricants l’ont bien compris. Les cycles de sortie de nouveaux modèles se sont accélérés, les campagnes publicitaires valorisent systématiquement « la nouveauté » comme critère d’achat principal, et les réseaux sociaux amplifient la désirabilité des dernières références. Dans cet écosystème, la mode dicte le rythme de consommation bien plus efficacement que ne le pourrait n’importe quelle obsolescence technique programmée.

Les entreprises technologiques maîtrisent parfaitement ces leviers psychologiques. Chaque lancement de produit est orchestré comme un événement culturel. Les codes esthétiques évoluent juste assez pour rendre les anciens modèles visuellement datés. Les nouvelles fonctionnalités, souvent marginales, sont présentées comme révolutionnaires. L’écosystème logiciel est optimisé pour les derniers appareils, créant une frustration subtile chez les utilisateurs d’anciens modèles.

Un problème de cadrage politique

Pourquoi alors les pouvoirs publics concentrent-ils leurs efforts sur la réparabilité plutôt que sur ces mécanismes de renouvellement accéléré ? Plusieurs explications se dessinent.

D’abord, légiférer sur l’obsolescence technique est juridiquement plus simple. Il s’agit de normes tangibles : durée de disponibilité des pièces, accès aux schémas techniques, délais de livraison. L’obsolescence psychologique, elle, relève de registres plus complexes – publicité, design, stratégies commerciales – où la limite entre incitation légitime et manipulation devient floue.

Ensuite, la question soulève des enjeux économiques majeurs. Ralentir les cycles de renouvellement reviendrait à s’attaquer au modèle économique même de l’industrie électronique, fondé sur la croissance perpétuelle des volumes de vente. Les lobbys industriels pèsent lourd dans ce débat.

Enfin, il y a un enjeu de responsabilité. Blâmer l’obsolescence programmée permet de cibler les fabricants. Reconnaître le poids de l’obsolescence psychologique reviendrait à interroger les comportements de consommation eux-mêmes – un terrain politiquement plus délicat.

Vers une régulation du désir ?

Quelques pistes émergent néanmoins. Certains pays explorent des restrictions publicitaires pour les produits à fort impact environnemental. D’autres réfléchissent à des taxes sur le renouvellement rapide ou à des bonus-malus basés sur la durée effective d’usage. Des voix s’élèvent pour demander une transparence accrue sur la durabilité réelle des produits, au-delà des seuls indices de réparabilité.

La France a introduit en 2021 un indice de réparabilité obligatoire sur certains appareils électroniques, bientôt complété par un indice de durabilité. Mais ces outils restent focalisés sur les aspects techniques. Aucun indicateur ne mesure la pression marketing exercée sur les consommateurs, ni l’accélération artificielle des cycles de mode.

La bataille se joue ailleurs

L’obsolescence programmée existe. Des pratiques délibérées de limitation de durée de vie ont été documentées et sanctionnées. Mais en faire le bouc émissaire principal du renouvellement électronique revient à combattre sur le mauvais front.

Les chiffres sont têtus : quand neuf smartphones sur dix sont remplacés alors qu’ils fonctionnent encore, quand un téléviseur sur deux est jeté pour des raisons esthétiques ou promotionnelles, le problème n’est plus technique mais culturel. Les lois sur la réparabilité, aussi nécessaires soient-elles, ne changeront rien à cette réalité tant que la course à la nouveauté restera le moteur invisible de la consommation.

L’obsolescence programmée est un leurre confortable. Elle permet de désigner un coupable identifiable et de légiférer sur des critères mesurables. Mais pendant que les parlements votent des lois sur les pièces détachées, l’obsolescence psychologique continue silencieusement son œuvre, renouvelant les stocks de nos tiroirs à un rythme que nulle panne n’aurait pu imposer.

La véritable bataille contre le gaspillage électronique ne se gagnera pas dans les ateliers de réparation, mais dans notre rapport collectif à la nouveauté, au désir et à la mode.

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